Les produits laitiers

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Face aux peurs alimentaires, retrouver le « goût jubilatoire » !

Entretien avec Jean-Pierre Corbeau, sociologue de l’alimentation.

Repas partagé

Les consommateurs semblent n’avoir jamais été autant inquiets de manger qu’aujourd’hui. Jean-Pierre Corbeau, sociologue spécialiste des comportements alimentaires, donne des clés pour mieux comprendre ce phénomène.

On a l’impression que les Français ont de plus en plus peur de ce qu’ils mangent. Pourquoi ?
Jean-Pierre Corbeau : Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, plusieurs transformations exacerbent les peurs liées à l’alimentation : allongement des filières de production, transformations de la cellule familiale, augmentation de la fréquence des repas pris hors domicile, multiplication des messages nutritionnels, crises sanitaires et dépréciation de l’image des experts… Mais il y a aussi une montée de la peur du regard d’autrui : que va penser l’autre de ce que je mange, en particulier si je mange des produits animaux ou industriels, ou encore des aliments qui ont la réputation de faire grossir ou d’être mauvais pour la santé ? Les médias, blogs et réseaux sociaux contribuent à ce phénomène avec un effet de dramatisation, comme si l’alimentation contemporaine nous faisait courir de terribles dangers, et de culpabilisation : dans un contexte d’individualisation croissante, les consommateurs sont considérés comme responsables des maux qui frappent leur corps et des répercussions de leur alimentation sur l’environnement.

Qu’en est-il de la peur du lait, qui fait pourtant partie des traditions gastronomiques françaises depuis plusieurs siècles ?
J.-P. C. : Les omnivores que nous sommes construisent leur culture alimentaire en jonglant avec deux peurs fondamentales. La première, c’est celle de manquer. Or, dans les sociétés riches où le risque de famine a disparu, et en particulier au sein des catégories socioprofessionnelles privilégiées, une nouvelle peur est apparue : celle de l’excès. Il faut se surveiller et « faire attention » afin de garder un corps mince et léger, mais aussi pour se conformer aux politiques publiques de nutrition. Dans cette logique, le lait issu du mammifère de très grande taille qu’est la vache devient « excessif », sans compter que les générations nées entre 1970 et 1990 ont grandi dans une phase de diabolisation des matières grasses d’origine animale. La deuxième grande peur, qualitative et non plus quantitative, est celle de l’empoisonnement : certains aliments sont suspectés de souiller le corps et l’esprit, médicalement et symboliquement. La peur du lait s’inscrit ici dans la méfiance croissante envers le modèle agro-industriel, avec le fantasme d’ « usines à lait » où celui-ci serait produit de manière peu naturelle, ce qui est déconnecté de la réalité de l’élevage laitier en France. Citons enfin les débats sur le statut des animaux, qui soulèvent des questions complexes. Dans tous les cas, les simplifications et les manipulations font le jeu des « gourous » et bien sûr de certains marchands qui surfent sur la vague.

Finalement, comment être moins inquiet face aux injonctions multiples et anxiogènes qui nous sont assénées presque quotidiennement ?
J.-P. C. : Du côté des pouvoirs publics, il faut une véritable éducation alimentaire revalorisant le plaisir. Il ne s’agit pas de décréter qu’il faut « se faire plaisir », mais d’encourager les consommateurs à être attentifs à leurs sensations et leurs émotions. On ne mange pas des nutriments, mais des aliments qui s’inscrivent dans une culture ! Or, depuis le début des années 1970, les discours et les politiques publiques encouragent la responsabilité de chacun face à son alimentation, tandis que la montée de l’individualisme tend à dégager les mangeurs des liens sociaux traditionnels. C’est dans ce contexte que l’ego triomphe : on se met en scène en remettant en question le partage des repas, on revendique cette nouvelle alimentation, parfois on milite, dans des logiques qui peuvent devenir sectaires. Je crois pour ma part que l’alimentation doit avant tout mobiliser l’appareil sensoriel et se faire dans un contexte de partage, ce qui n’empêche pas de penser à ce que l’on mange : c’est ce que j’appelle le goût jubilatoire.

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