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Entretien avec le skipper Bertrand Delesne : « En course, la nécessité de faire fonctionner le bateau nous fait oublier la solitude »

. © Eliza Chohadzhieva

Publié le 17.04.2020 , mis à jour le 23.04.2020

Confiné en Bretagne, le skippeur chevronné Bertrand Delesne tente actuellement de conserver une activité physique. En cette période particulière, nous avons souhaité recueillir le témoignage d’un sportif habitué à se retrouver seul en pleine mer.

Milk & Move :

Un parallèle est-il possible entre le confinement qu’on vit actuellement et la solitude vécue lors d’une course au large ?

Bertrand Delesne :

Pas tout à fait pour moi car actuellement je m’occupe de mes enfants à la maison. Je ne suis donc pas tout seul. Mais le fait d’être enfermé se rapproche du fait de partir sur un bateau et de devoir rester dessus jusqu’à pouvoir mettre pied à terre à l’arrivée de la course. Il y a des similitudes mais également des différences : sur un bateau, nous savons en théorie quand nous arriverons. Actuellement, il y a beaucoup d’inconnus et ça peut être perturbant.

Milk & Move :

Quand le confinement a été annoncé, as-tu eu le sentiment d’être davantage préparé compte tenu de ton vécu ?

Bertrand Delesne :

Oui, je me suis dit que j’avais l’habitude d’être enfermé, de m’occuper comme quand je suis en bateau. Ça ne me faisait pas vraiment peur. La peur vient d’habitude de ne pas avoir accès aux éléments vitaux comme l’eau ou la nourriture, en bateau. A domicile, il n’y a donc pas ce genre de problème.

Milk & Move :

Comment gère t-on la solitude en mer ?

Bertrand Delesne :

Quand on est en course, on se « machinise ». On se retrouve tellement obnubilé par la nécessité de faire fonctionner la machine que cet asservissement nous permet d’oublier la solitude. Si on ressent de la solitude à un moment, le bateau nous rappelle ensuite vite qu’il a besoin de nous. Le seul moment où on vit une grosse solitude à mon sens, c’est lors d’une avarie ou d’un évènement qui nous sort du cadre de la course et devient ce gros coup de massue qui nous tombe sur la tête. Là, on peut se demander ce qu’on fait là.

Milk & Move :

Confiné à la maison, il y a donc cette volonté d’être constamment occupé ?

Bertrand Delesne :

Pour les personnes vraiment seules chez elles, on peut se dire qu’il y a le téléphone ou la télévision. Dans les familles modestes, ce peut être encore plus dur. Pour notre part ici, il y a les enfants et la journée passe beaucoup plus vite. Finalement, on ne peut pas dire que le temps s’arrête. L’effet barrière peut lui en revanche être assez choquant, le fait de ne pas pouvoir sortir de chez soi. On attend.

Entretien avec le skipper Bertrand Delesne : « En course, la nécessité de faire fonctionner le bateau nous fait oublier la solitude »
Milk & Move :

Comment fait-on face psychologiquement à ces moments de doute en pleine course ?

Bertrand Delesne :

Une fois l’incident passé, je m’autorise si possible 5-10 minutes de sommeil pour sortir du choc, comparable à un accident de voiture par exemple. On perd les réflexes essentiels, on perd un peu les pédales. En bateau, compte tenu de la dépense énergétique, on est beaucoup plus clairvoyant quand on marque une coupure. Il faut arriver à s’isoler via une sieste, une musique… On revient à un esprit positif, dans le but de trouver des solutions. Vivre cela comme une défaite, ça peut ensuite entraîner des complications.

Milk & Move :

Est-ce qu’essayer de garder une routine est une bonne chose ?

Bertrand Delesne :

Complètement, il faut installer un cycle routinier : se nourrir, dormir, ou toute autre activité empêche le cerveau de générer de mauvaises pensées. Il faut être créatif.

Milk & Move :

Une course est une activité très physique, sur le petit périmètre du bateau. On peut donc garder la forme sur une petite surface ?

Bertrand Delesne :

A la maison, j’ai fait l’acquisition d’un home-trainer, j’ai mis mon vélo dessus et j’en fais tous les jours. J’ai accroché des boutes dans mon garage avec des poids, j’essaye de créer des petits exercices pour reproduire les manœuvres du bateau. C’est important de conserver une activité physique, pour se vider la tête, être clairvoyant et rester zen.

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